Portrait d'un tricheur:
George Andrew Brereton

 

Sources: Encyclopedia Titanica, "A Night to Remember" ("La Nuit du Titanic")
et "The Night Lives On" ("Les Secrets d'un Naufrage"), Walter Lord.

 

Un Valet de Pique provenant du Titanic
(Cette carte est traditionnellement considérée comme
un symbole de traîtrise, mensonge et filouterie)

 

Les joueurs professionnels

La pratique des jeux d'argent était courante sur tous les paquebots transatlantiques de l'époque du Titanic. Suffisamment, en tout cas, pour attirer des joueurs professionnels en assez grand nombre pour poser un problème aux lignes concernées.

Il ne fait aujourd'hui aucun doute que, comme sur les autres paquebots naviguant alors sur l'Atlantique, des tricheurs professionnels se trouvaient effectivement à bord du Titanic.

La présence de passagers riches et qui s'ennuyaient, rendait aisée la naissance d'amitiés à bord, et l'ambiance du fumoir de 1ère Classe fournissait le parfait climat pour les "sportifs", comme étaient poliment appelés les joueurs professionnels.
Le plus étonnant est que les lignes ne faisaient pas grand chose pour protéger les passagers ordinaires. Les joueurs chevronnés étaient des personnages familiers pour la plupart des Commissaires de bord et des Stewards: Etaient-ils soudoyés pour qu'ils se tiennent tranquilles ? Il existait indubitablement des pots-de-vin de circonstance, mais la véritable source d'ennui semble avoir été les compagnies de navigation elles-mêmes. Elles ne voulaient pas faire le moindre pas qui les aurait rendues responsables des pertes subies par leurs clients. Tous les jeux à gros paris n'étaient pas malhonnêtes; il subsistait toujours le risque juridique d'accusation mensongère. Il était plus sûr de ne pas être impliqué.

Sur le Titanic, il n'existait qu'une seule mise en garde modérée. Elle était constituée d'un petit encart léger, situé en vis-à-vis de la 1ère page de la Liste des Passagers:

 

Avis Particulier

L'attention de la Direction a été attirée sur le fait que certaines personnes, censées être des Joueurs Professionnels, ont coutume de faire la navette sur les Paquebots Transatlantiques.
En portant ceci à la connaissance des Passagers, la Direction, sans vouloir entraver en aucune sorte la liberté d'action des Clients de la White Star Line, souhaite faire appel à leur aide pour décourager les Jeux de Hasard, qui risquent d'offrir à ces individus d'exceptionnelles occasions de profiter indûment des autres.

 

Le Commissaire de bord Herbert W. McElroy avait en outre recommandé aux passagers de ne pas se mêler à ces joueurs réputés arnaqueurs, mais bon nombre ne suivirent pas ses recommandations ou ne se méfièrent pas.

On devine aisément les raisons pour lesquelles ces individus, fondant leurs gains sur la tricherie, n'étaient pas désireux d'attirer l'attention sur eux-mêmes et voyageaient incognito. Pour tromper le personnel du navire et les passagers, ces tricheurs voyageaient donc sous des pseudonymes.

Parmi ceux qui se trouvaient à bord du Titanic, trois tricheurs professionnels, voyageant sous des pseudonymes comme passagers de 1ère Classe, ont clairement été identifiés:

Un autre tricheur nommé Jay Yates, opérant sous le pseudonyme de J. H. Rogers, est parfois cité comme se trouvant à bord. Le concernant, aucun nom n'apparaît sur la liste des passagers mais un billet d'adieu signé Rogers fut remis plus tard à une complice se faisant passer pour rescapée. Yates, alors recherché par la police, avait ainsi tenté de faire croire à sa mort dans le naufrage avant d'être finalement arrêté.

Comme les autres jours, le soir du 14 Avril 1912, leurs activités consistaient à attirer aux jeux de cartes de naïves victimes.
Dans le fumoir de 1
ère Classe, plusieurs tables de bridge étaient occupées. L'une d'elle avait soigneusement organisée par George Brayton et ses deux "amis sportifs".

Après le sauvetage effectué par le Carpathia, les victimes de ces joueurs donnèrent des interviews à de nombreux journaux, et un certain Bradley s'identifia lui-même auprès des journalistes comme étant tantôt George Brayton ou tantôt George Braden de Los Angeles. Il s'agissait de George Brereton dont, grâce à plusieurs témoignages, articles de presse et recherches, il est aujourd'hui possible d'établir le "parcours".

 

George Brereton: le passager

 

George Andrew Brereton

 

George Andrew Brereton (surnommé "Kid" et aussi connu sous les pseudonymes de Bradley, Brayton, Braden, etc ...), 37 ans, est né le 11 Novembre 1874 à Medelia dans le Minnesota, aux Etats-Unis. Son père, Daniel Brereton, était d'origine irlandaise et sa mère, Mary Rohe Brereton, d'origine allemande.
Résidant à Los Angeles, il avait embarqué sur le
Titanic à Southampton comme passager de 1ère Classe, sous le pseudonyme de George Arthur Brayton.

Au moment du naufrage, Brayton, joueur professionnel, se trouvait dans le fumoir de 1ère Classe, à l'une des tables de bridge où il était en train de plumer une nouvelle victime: le passager Howard Case, Directeur Général de la Vacuum Oil Company Ltd.
Brayton fut sauvé à bord d'un canot de sauvetage, probablement le canot N° 9 dans lequel il retrouva un autre joueur, Charles Hallace Romaine. Le 3
ème joueur, Harry Homer, fut rescapé à bord du canot N° 15.
Même après la catastrophe, pendant le voyage de retour vers New York à bord du paquebot sauveteur
Carpathia, Brayton était toujours au "travail", ayant trouvé un nouveau pigeon.
Sur le pont du
Carpathia, il rencontra Charles Stengel, un autre passager de 1ère Classe du Titanic, et quelques semaines après leur arrivée à New York, il tenta de le mêler à une escroquerie aux courses de chevaux.

Le 19 Avril 1912, George Brayton accorda au New York Sun une interview pour le moins fallacieuse. Il déclara:
"Il faisait un clair de lune resplendissant et beaucoup d'entre nous étaient en train de faire un tour sur le pont pour profiter de l'air frais. Le Capitaine Smith était sur le passerelle quand arriva le premier cri de la vigie avertissant qu'il y avait un iceberg juste devant nous. Il m'a paru avoir dans les 100 mètres de haut quand je l'ai vu. Il était à 200 mètres environ et juste devant nous. Le Capitaine Smith cria des ordres ... Les gens qui étaient en train de se promener coururent à l'avant. Mais nous nous rendîmes compte qu'il était impossible de l'éviter et nous nous précipitâmes vers l'arrière. Puis ce fut la collision, et tout le monde frappé de terreur .... L'accident arriva vers 22 h 30 ... Il devait être à peu près minuit, je pense, au moment où la première chaudière explosa. C'est alors, je crois, que le Capitaine Smith a commencé à être inquiet ...".
Ces affirmations étaient, bien sûr, mensongères: d'une part, au moment de la collision, Brayton jouait au bridge dans le fumoir de 1
ère Classe et ne pouvait entendre le veilleur et, d'autre part, le Capitaine Smith n'arriva sur la passerelle qu'un moment plus tard.

Dans un article paru le même jour, 19 Avril, dans le Denver Post, on apprit qu'au moment du naufrage, George Brayton avait retrouvé sur le pont Margaret "Molly" Brown qu'il connaissait avant la traversée et avait déjà rencontrée à bord.
Margaret Brown déclarait au journal, en faisant allusion à la conduite d'autres passagers: "Hélas, mon pauvre ami George Brayton n'a pas été aussi héroïque. Après que le
Titanic ait heurté l'iceberg, nous nous trouvions sur le pont, stupéfiés. Et pendant que je descendais récupérer des bijoux, Mr Brayton sauta par dessus bord avec un gilet de sauvetage, aussi je me retrouvai seule, sans aide, incapable de bouger et de dire le moindre mot".

Même en des circonstances tragiques, George Brereton persista dans le mensonge, l'incorrection et la malhonnêteté.

 

George Brereton: l'escroc

Un article, publié le 28 Juin 1912 par le New York Sun et repris par Walter Lord dans son livre "The Night Lives On", raconte comment Charles Emil Henry Stengel, 54 ans, fabricant d'articles de cuir à Newark, dans le New Jersey, et rescapé de 1ère Classe du Titanic, rencontra George Brayton à bord du Carpathia, pendant le voyage de retour à New York.

Alors qu'il déambulait sur le pont du Carpathia, le 2ème jour après le sauvetage, Stengel remarqua un homme à l'air abattu et lui demanda poliment ce qui n'allait pas. L'homme lui répondit "Mr Stengel, j'ai tout perdu".
Stengel fut surpris que l'homme, qui se présenta ensuite comme étant George Brayton, l'appellât par son nom, mais il n'y prêta pas davantage attention. L'homme lui expliqua qu'il devait se rendre à Los Angeles mais qu'il avait perdu tout son argent. Stengel lui conseilla de demander à la White Star Line de lui avancer ses frais de transport. Brayton déclara ne pas avoir pensé à cela et remercia Stengel qui lui dit qu'au cas où la compagnie refuserait, il ferait lui-même l'avance. Rien d'autre ne fut échangé entre eux à ce moment et les deux hommes se quittèrent.

Deux jours après l'arrivée du Carpathia à New York, Stengel reçut un appel téléphonique de Brayton lui disant que son idée avait marché, que la White Star Line avait accédé à sa demande, qu'il partait très bientôt pour Los Angeles et qu'il voulait simplement le remercier pour son soutien. Satisfait, Stengel invita Brayton à dîner le soir même à son domicile de Newark.
Chez Stengel, durant la soirée, Brayton lui parla d'une importante affaire en instance à New York, que son beau-frère, directeur adjoint à la Western Union Telegraph Company, allait prochainement conclure dès qu'il serait de retour d'un voyage au Mexique. Il espérait en tirer un bénéfice de 85 000 $ et pensait que Stengel pourrait être intéressé.

Pendant les semaines qui suivirent, Stengel n'entendit plus parler de Brayton. Mais le 3 Juin, il reçut un nouveau coup de fil de Brayton qui l'informa que son beau-frère était rentré et que l'affaire pouvait avoir lieu. Il souhaitait que Stengel y soit intéressé.
Les deux hommes prirent rendez-vous à New York et se rendirent dans l'immeuble de la Western Union où le beau-frère de Brayton était censé avoir un bureau. En arrivant au 4
ème étage, un homme portant une visière se précipita au devant d'eux. Brayton salua l'homme d'un "Hello Mac !" et le présenta à Stengel comme étant son beau-frère. Ils prirent ensuite rendez-vous à l'Hôtel Seville, à l'heure du déjeuner. Stengel annonça qu'il partait pour l'hôtel en compagnie de Brayton, lequel avait la clé d'une chambre du 4ème étage.
Une fois arrivés, Stengel remarqua que la chambre était vide de tout bagage. Brayton lui répondit qu'il y avait séjourné pendant une semaine.

Un moment plus tard, Brayton lui parla du projet grâce auquel son beau-frère espérait gagner au moins 100 000 $. Il ignorait en quoi il consistait et pendant qu'ils discutaient, "Mac" fit son apparition. "MacDonald" déclara qu'il était responsable du service "RD" (Races Department - Service des Courses) de la Western Union qui, expliqua-t-il, était le service en charge de diffuser les résultats des courses de chevaux. Il affirma pouvoir retenir les résultats des courses pendant au moins huit minutes de sorte que des paris pouvaient être effectués avant que les résultats soient connus.

MacDonald possédait un tableau des courses sur lequel il montra les chevaux qu'il s'attendait à voir gagner. Il annonça qu'il mettrait lui-même 1000 $ dans la cagnotte et demanda à Brayton d'apporter sa contribution. Il voulait aussi qu'un autre homme prenne part dans l'affaire. Dès que Stengel eut entendu le projet, il se mit à passer un savon à "Mac" et lorsque Brayton le supplia de ne pas hurler. Stengel se mit aussitôt à le frapper lui aussi. La bagarre s'acheva finalement et lorsque la police, qui avait été appelée, arriva, les deux escrocs avaient déjà pris la fuite.

Le New York Sun du 28 Juin 1912 annonça que la veille, une affaire concernant trois tricheurs appartenant au même gang avait été révélée à Newark. Il s'agissait de rescapés du Titanic qui, étant informés que les autorités fédérales étaient sur leur piste, avaient changé leurs noms pour tenter de faire de nouvelles victimes parmi de riches personnes rescapées comme eux. Parmi les victimes du trio se trouvait Henry Stengel de Newark qui avait résisté au piège d'une escroquerie aux courses de chevaux. L'un des trois malfrats avait été arrêté par la police à Colombus, dans l'Ohio.

Stengel se souvint qu'avant de faire la connaissance de Brayton, il avait rencontré une jeune femme sur le Carpathia.
Selon le New York Sun du 28 Juin 1912, elle s'était présentée comme étant Miss Edith Rosenbaum de Far Rockaway et Stengel lui avait laissé sa carte de visite. On avait vu cette jeune femme faire de nombreuses rencontres sur le
Carpathia et recevoir, la plupart du temps, une carte de visite de son interlocuteur.
Lorsque Stengel se souvint que Brayton l'avait appelé par son nom, il trouva l'explication dans le fait que c'est grâce à la carte de visite qu'il avait donnée, qu'une bande organisée avait pu ensuite l'aborder ainsi.
Le mois suivant, le New York Sun apporta un démenti formel quant à l'identité de la jeune femme qu'il avait précédemment nommée: la véritable Edith Rosenbaum dite "Russel" qui était, en réalité, une journaliste de mode revenant d'un reportage à Paris, n'avait en aucune façon pris part à cette affaire. Une autre jeune femme, membre du gang, lui avait sans doute "emprunté" son nom ...

Après cette affaire, George Brayton s'évanouit de l'histoire du Titanic.
Avec sa collection de pseudonymes, ses mouvements habiles et son instinct de survie, on peut supposer sans risque que, sous un autre nom, il continua à exercer son activité sur la route de l'Atlantique Nord.

 

George Brereton: l'insaisissable

George Brereton fut toujours insaisissable. Au contraire de la majorité des passagers, pendant longtemps on ne trouva pas trace de ses date et lieu de naissance et pas davantage de ses date et lieu de décès.
Il semble qu'il ait eu plus d'une carte dans sa manche ... son nom propre n'était ni Bradley, ni Brayton, ni Braden ...

On ne retrouva sa trace qu'en Mai 1998, lorsque l'un des objets souvenirs du Titanic fut proposé dans le catalogue de vente de Kenneth C. Schultz. Il s'agissait d'une liste des passagers de 1ère Classe dont le propriétaire d'origine était un passager et survivant de 1ère Classe: Mr. George Brayton. La liste était pliée dans sa poche lorsqu'il s'échappa du navire cette nuit-là et c'est une des rares listes qui se soient trouvées à bord.
Cette liste avait auparavant été achetée à la petite-nièce de Brayton qui, dans une lettre d'accompagnement, donnait quelques renseignements. On y apprenait que son grand-oncle était l'un des passagers rescapés du
Titanic. Il était inscrit dans la liste de passagers sous le nom de Brayton mais son véritable nom, George Brereton, avait "mal orthographié". La liste contenait, d'ailleurs, d'autres erreurs.
L'auteur de la lettre disait aussi que Brayton avait passé sa lune de miel sur le navire mais on sait qu'aucune Mrs. Brayton n'est mentionnée dans la liste. Elle ajoutait que sa grand-mère, Emily Brereton Lathrop, son frère George (son grand-oncle) et plusieurs autres parents avaient habité Los Angeles.
La liste (pliée et dont la couverture est arrachée mais présente, et le reste en bon état) avait été conservée pendant des années dans une enveloppe d'obligations datant de la 2
ème Guerre Mondiale et portant la mention "Liste de passagers du Titanic". Elle fut vendue aux enchères avec la lettre d'accompagnement pour la somme de 25 000 $.

Ces informations ouvrirent la voie à de nouvelles recherches, demeurées vaines jusqu'alors. On découvrit enfin les dates et lieux de naissance et de décès de George Brereton, et on apprit qu'il avait effectivement épousé une femme prénommée Grace, avait une soeur prénommée Emily Barbara, née le 13 décembre 1876, elle-même mariée à un certain Horace Newton Lathrop (les grands-parents de l'auteur de la lettre).

Les familles Brereton et Lathrop étaient très liées et vivaient ensemble en Californie du Sud où George était vendeur de voitures et sa sœur Emily ménagère.

George et sa soeur Emily étaient très proches. Dans les dernières années de leur vie, ils habitaient à la même adresse: 7021 Miramonte Boulevard, dans le Sud-Est de Los Angeles.

Dans son édition du 3 Juillet 1933, le Los Angeles Times rapporta que J.T. Taylor, retraité new-yorkais, avait porté plainte pour une escroquerie dont le montant s'élevait à 27 000 $ et concernait une course de chevaux truquée. L'un des deux accusés était George Brereton, 60 ans, membre du gang "Maybury". Il avait été arrêté la veille dans le Yosemite National Park et se trouvait maintenant en prison, sa mise en liberté sous caution étant fixée à 30 000 $.
Ce fait divers montre que, une dizaine d'années après le naufrage du
Titanic, George Brereton poursuivait toujours ses activités délictueuses.

Le matin du 16 Juillet 1942, George Andrew Brereton, alors veuf, se suicida d'un coup de fusil calibre 12. Il était âgé de 67 ans.
Il est inhumé au Valhalla Memorial Park de Burbank, au Nord de Los Angeles, Bloc J, Section 9592 ainsi que plusieurs membres des familles Brereton et Lathrop.

 


Tombe de George Andrew Brereton

 

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