La famille Goldsmith

 

De nombreuses familles d'émigrants voyageaient en 3ème classe à bord du Titanic. De condition modeste, ces passagers partaient pour le Nouveau Monde avec l'espoir d'y trouver des conditions de vie meilleures. Certains allaient rejoindre des parents ou des amis ayant déjà émigré, d'autres avaient cédé aux offres des démarcheurs des compagnies maritimes qui leur avaient dressé le portrait idyllique d'une vie future.

La famille Goldsmith était de celles-ci. Son histoire caractérise parfaitement ce que furent l'aventure de ces émigrants, leur destin, et la tragédie qu'ils vécurent avec le naufrage du Titanic. Elle nous permet aussi d'évoquer l'odyssée d'un garçonnet de 9 ans, Frankie Goldsmith.

 

 

L'Amérique !

Emily Alice Brown, 31 ans, avait épousé Frank John Goldsmith, 33 ans, tourneur et fabricant d'outils à Strood, dans le Kent, en Angleterre. Ils avaient un fils, Frank John William "Frankie", âgé de 9 ans. Peu avant Noël 1911, ils avaient perdu un bébé, le petit Albert "Bertie", victime d'une diphtérie.
Emily était la seule de sa famille à ne pas avoir quitté l'Angleterre pour émigrer. Ses proches, installés en Amérique depuis plusieurs années, lui adressaient des lettres enthousiastes sur la vie qu'ils menaient à Détroit, dans le Michigan.

 

Emily et Frankie Goldsmith

 

Un jour, Frank Goldsmith rentra de son travail plus tôt qu'à l'ordinaire. Il conduisit Emily et Frankie dans la salle à manger où il leur annonça qu'ils allaient enfin partir pour l'Amérique, à Détroit.
Frank réserva leurs passages à bord du
Titanic, en 3ème classe. Il abandonnait ainsi son travail en Angleterre, espérant trouver un emploi de mécanicien à Détroit. Peu avant leur départ, les Goldsmith préparèrent les caisses de bois contenant leurs affaires et destinées à voyager dans la soute à bagages. En particulier, Emily emballa soigneusement sa précieuse machine à coudre Singer et Frank, ses outils. Quant à Frankie, il dissimula dans l'une des caisses le pistolet à amorces qu'il avait échangé à un camarade contre sa toupie. Il tenait beaucoup à son nouveau jouet mais sa mère, qui ne l'appréciait guère, lui avait recommandé de le rendre.

 


Pistolet jouet à amorces du début du XX
ème siècle

 

A bord du Titanic

La famille Goldsmith fit la traversée en compagnie de deux autres passagers de 3ème classe allant à Détroit: Thomas Theobald, ami proche de Frank, qui partait s'installer avant de faire venir son épouse, ainsi que Alfred Rush, qui allait avoir 16 ans le 14 Avril et sur lequel les Goldsmith avaient promis de veiller pendant le voyage qui le conduisait vers sa famille. Les Goldsmith occupaient une minuscule cabine située à la poupe, tandis que Thomas Theobald et Albert Rush logeaient à la proue, avec les hommes célibataires.

Frankie Goldsmith était enchanté de voyager sur le Titanic, courant dans les installations de 3ème classe, explorant coins et recoins. Peu de temps après l'embarquement, il se joignit à sept autres garçonnets de son âge et la petite troupe passa agréablement son temps à se suspendre aux grues de chargement (Frankie s'y tacha les mains de graisse), à grimper aux échelles et à faire quelques bêtises.
Frankie se souvint aussi, des années plus tard, être passé dans le Grand Salon de 1
ère classe et y avoir vu un homme en smoking qui portait une mallette noire paraissant assez lourde. L'homme était escorté par quatre matelots ayant chacun un pistolet à la ceinture. Il fut assez intrigué par le contenu mystérieux de cette mallette, mais fut ensuite ravi d'apprendre qu'elle était remplie de diamants.
La proximité de la salle des machines attira particulièrement Frankie qui fut fasciné par les chauffeurs en maillot de corps, noirs de suie et luisant de sueur, peinant pour jeter, pelletée après pelletée, du charbon dans les chaudières haletantes. Il trouva cela plus "magique" que du travail et il raconta plus tard que ces hommes chantaient et enfournant leurs pelletées dans les foyers des chaudières au rythme de leurs chants.

 

Le naufrage

Jusqu'au 14 Avril, la traversée se déroula dans de parfaites conditions et, ce jour là, Alfred Rush fêta ses 16 ans. Il abandonna ses culottes courtes et revêtit fièrement, pour la première fois, un pantalon long: il était devenu un homme.
Le soir, Frankie se coucha vers 20 h 30 et ses parents vers 23 h. Lorsque la collision se produisit à 23 h 40, il ne s'en rendit pas compte. Quelques minutes plus tard ses parents furent réveillés comme le reste des passagers et réveillèrent à leur tour Frankie qui dormait encore. Après avoir appris ce qui se passait, ils s'habillèrent, enfilèrent leurs gilets de sauvetage et furent aussitôt rejoints pas Thomas Theobald et Alfred Rush. Tous les cinq tentèrent de se frayer un chemin vers le pont des embarcations où les canots de sauvetage étaient prêts à partir. Une chaîne de matelots, se tenant par les bras, leur barra la route, à l'exception des femmes et des enfants. La situation parut si désespérée que Thomas Theobald ôta son alliance et la confia à Emily en lui demandant de la donner à son épouse s'il venait à disparaître. Emily et Frankie purent franchir l'obstacle et un marin au bon cœur s'apprêta à laisser aussi passer Alfred. Celui-ci, petit pour son âge, pouvait encore passer pour un enfant. Mais ce n'est pas pour rien qu'Alfred portait désormais un pantalon. Il déclara au matelot:
"Non, je suis un homme !", et il recula pour rejoindre Frank et Thomas Theobald.
Frank Goldsmith embrassa Emily et, donnant une tape sur l'épaule de Frankie, lui dit:
"Au revoir, Frankie, à plus tard !".
Frankie n'oublia jamais avoir grimpé à une échelle métallique et avoir été précipité jusqu'au pont des embarcations. Un homme parvint à franchir la chaîne de marins et se précipita devant sa mère mais elle le repoussa: si son mari ne pouvait pas l'accompagner, ce sale type n'allait quand même pas prendre sa place !. Les matelots la félicitèrent pour sa bravoure tout en la poussant avec Frankie vers un radeau pliable.

Au cours de sa descente, le canot se balança. Comme il s'agissait d'un radeau à fond de bois et flancs de toile pliables, la difficulté fut de devoir éviter que les flancs viennent frotter contre les têtes des rivets qui assemblaient les plaques de coque du Titanic. On y parvint cependant et la toile des flancs ne fut pas endommagée. Le radeau s'éloigna du Titanic d'une centaine de mètres, d'où les rescapés regardèrent le grand paquebot faire le plongeon final.
Pendant que le canot descendait, en passant devant les différents ponts, Frankie observa les cabines récemment libérées, brillamment éclairées; vit des couples marchant sur les ponts les bras enlacés, et de jeunes garçons de cabine, libérés de leur tâches, qui jouaient, tandis que d'autres fumaient une cigarette normalement interdite. Ce qui aurait effrayé un adulte conscient de la gravité de l'instant, ne fut pas, pour Frankie, autre chose qu'une aventure de plus au cours de ce voyage vers l'Amérique. Ses pensées furent pour les sels de fruits Eno qu'il avait mis dans sa poche au cas où la mer deviendrait mauvaise, et il ne lui vint jamais à l'esprit qu'il venait de voir son père pour la dernière fois.

 


Réclame pour les sels de fruits Eno

 

Frank Goldsmith prétendit toujours que sa mère et lui avaient pris place dans le radeau pliable D situé à bâbord, le dernier à prendre la mer, car pendant la descente, les rescapés avaient dû écarter le radeau du flanc du Titanic.

Les listes d'occupation des canots mentionnent cependant qu'ils se trouvaient dans le radeau C, à tribord.
En effet, Emily témoigna que dans leur radeau se trouvaient environ 40 personnes, dont 4 Chinois (marins sur la Donald Line) et des femmes syriennes.
On sait aussi que, si le
Titanic a gîté principalement sur tribord, il s'est aussi incliné sur bâbord pendant quelque temps. Ceci veut dire que l'argument de Frank Goldsmith n'est pas probant.
L'ensemble de ces raisons suffit à démontrer que le radeau C était bien celui de Emily et Frank Goldsmith.

 

A bord du Carpathia

Le lendemain matin, à bord du Carpathia, Emily, gardait toujours l'espoir que son mari ait été sauvé par un autre navire. Hélàs, aucune nouvelle n'arriva concernant Frank, Thomas Theobald et Alfred Rush. En compagnie d'un groupe de femmes, Emily mit à profit ses talents de couturière en confectionnant des vêtements à partir de couvertures, pour les femmes et les enfants qui avaient quitté le paquebot sans rien d'autre qu'une chemise de nuit.

 

William Rowe Richards, 3 ans,
vêtu d'une robe de chambre taillée
dans une couverture du
Carpathia

 

Frankie fut placé sous l'œil vigilant du chauffeur Samuel Collins qu'il avait vu charger les énormes chaudières du Titanic quelques jours auparavant. Emily demanda à Collins de distraire Frankie afin qu'il ne pense pas à ce qu'il était advenu de son père. Collins fit un travail admirable, emmenant même le garçon rendre visite aux chauffeurs du Carpathia. Frankie fut tout de suite adopté comme mascotte par un groupe de matelots rescapés du Titanic. Ces hommes proposèrent que Frankie soit fait matelot d'honneur à condition qu'il boive le "Bombay Oyster", une épouvantable mixture composée d'eau, de vinaigre et d'un œuf cru entier (ce breuvage était un laxatif alors bien connu des marins). Emu par cet honneur, Frankie l'avala d'un trait et recouvra lentement ses esprits, réconforté par Collins. Par la suite, il se considéra toujours comme ayant fait partie de l'équipage.

 

Samuel Collins

 

A l'arrivée du Carpathia à New York, il fallut malheureusement se résoudre à l'idée que Frank Goldsmith, Thomas Theobald et Alfred Rush avaient disparu pour toujours. Le Major et Mrs. Thomas Cowan de l'Armée du Salut ainsi que Eva, leur fille de 12 ans, prirent Emily et Frankie Goldsmith sous leur aile protectrice. Eva emmena Frankie prendre son premier cône de crème glacée et faire un tour dans le grand magasin Seigel & Cooper qui possédait le seul escalier mécanique de la ville. Grâce aux fonds de secours, les Cowan rassemblèrent des vêtements pour Mrs. Goldsmith, lui donnèrent des billets de train ainsi que de l'argent de poche, et la firent partir, avec Frankie, pour Détroit où leur famille les attendait.

Le 24 Avril, le navire câblier Mackay-Bennett retrouva le corps de Thomas Theobald qui, trop endommagé, dût être rejeté à la mer. Les corps de Frank Goldsmith et de Alfred Rush, s'ils furent retrouvés, ne furent jamais identifiés.
Emily Goldsmith ne manqua pas de transmettre à la veuve de Thomas Theobald l'alliance que celui-ci lui avait confiée.

 

Au Nouveau Monde

Frankie et sa mère s'installèrent à Détroit. Ne voulant pas rester dépendante des autres, Emily trouva bientôt un travail de couturière qui lui rapporta 5 dollars par semaine et Frankie commença sa vie de petit américain. Il lui fallut six mois pour réaliser que son père avait disparu. Même dans les années qui suivirent, il lui arriva de s'attendre à le voir franchir le seuil de la porte.
Frankie grandit près du Tiger Stadium. Lorsque l'équipe de baseball des Tigers y jouait, les hurlements de la foule lui rappelaient les bruits du naufrage du
Titanic. C'est la raison pour laquelle, plus tard, il n'emmena jamais ses fils assister aux matchs de baseball.

 


L'équipe des Detroit Tigers dans le Tiger Stadium, en 1909

 

Emily Goldsmith donna beaucoup de son temps pour l'aide aux plus défavorisés, notamment au sein de l'Armée du Salut qui l'avait elle-même secourue. Elle se remaria, devenant Mrs. Harry Illman et, pendant la 2ème Guerre Mondiale, s'engagea comme volontaire au sein de la Croix Rouge Américaine. Le 22 Septembre 1955, à l'âge de 75 ans, elle décéda dans le train à Ashland, Ohio, où vivaient de nombreux membres de sa famille.

 

Frankie et Emily Goldsmith, en 1913

 

Frankie Goldsmith trouva un emploi de livreur de lait qu'il conserva pendant de nombreuses années, et prit des cours du soir dans le domaine des affaires. En 1926, il épousa Victoria qui fut ensuite sa compagne pendant 55 ans. Frankie et Victoria eurent trois fils. Pendant la 2ème Guerre Mondiale, Frankie Goldsmith fut employé civil au Service Photographique de l'Armée de l'Air Américaine et fut l'auteur d'un manuel destiné à Kodak, sur l'assemblage des caméras aériennes par les troupes du Pacifique Sud. Après la guerre, il mit ses connaissances à profit en ouvrant un magasin de matériel photographique et de fournitures d'art à Mansfield, Ohio, qu'il tint pendant 27 ans. En 1979, il prit sa retraite à Orlando, en Floride. Avec son épouse, il participa à de nombreuses manifestations commémorant le naufrage du Titanic.

En 1980, Frankie Goldsmith reçut la visite de l'industriel et milliardaire texan Jack Grimm qui préparait une expédition de recherche de l'épave du Titanic. Grimm lui posa de nombreuses questions sur le naufrage et Frankie en profita pour lui demander de retrouver son pistolet d'enfant. Malheureusement, Grimm fit trois campagnes de recherches qui se soldèrent par autant d'échecs et ne retrouva jamais le Titanic. Malgré sa découverte, en 1985, par Robert Ballard et les explorations ultérieures au cours desquelles des milliers d'objets furent récupérés, le pistolet à amorces de Frankie se trouve très certainement encore au fond de l'Atlantique.

 

Frankie Goldsmith, en 1980
(Devant lui: une maquette du
Titanic)

 

"Au revoir, Frankie !"

Frank John William "Frankie" Goldsmith décéda le 27 Janvier 1982, à l'âge de 79 ans, le jour anniversaire de son père.
Le 15 Avril 1982, selon ses volontés, la patrouille des glaces des garde-côtes américains dispersa ses cendres sur le site où son père avait péri, exactement 70 ans auparavant, et jeta à la mer une couronne à la mémoire de toutes les victimes du
Titanic.
"Au revoir, Frankie, à plus tard !" était finalement devenu une réalité.

 

Le R.M.S. Titanic

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